Une histoire singulière de l’Alsace : du Rhin humaniste au droit local
L’Alsace est dépositaire d’une histoire unique et riche, héritée d’échanges culturels, commerciaux, et de tensions politiques et territoriales entre France, Saint‑Empire et Allemagne. Malgré ce parcours mouvementé, elle est l’un des berceaux de l’humanisme rhénan, ce mouvement intellectuel de la Renaissance qui prône l’ouverture culturelle et la diffusion des savoirs.

Cette trajectoire atypique entraîne notamment le maintien, jusqu’aujourd’hui, d’un droit local souvent appelé «Concordat d’Alsace‑Moselle », hérité des XIXᵉ et XXᵉ siècles. Concrètement, cela signifie des cultes reconnus par l’Etat et encadrés juridiquement, un droit des associations et un régime de sécurité sociale différents du reste du pays, et deux jours fériés spécifiques.
Ces singularités historiques orientent aujourd’hui encore la qualité de vie, la philosophie et la culture alsaciennes.
L’humanisme rhénan, racines intellectuelles d’un carrefour européen
L’humanisme rhénan désigne le mouvement intellectuel et culturel qui s’est développé, du XVᵉ au XVIᵉ siècle, dans l’espace du Rhin supérieur, reliant des villes majeures comme Strasbourg, Sélestat, Bâle et Cologne. Il se caractérise par la redécouverte des textes antiques des penseurs grecs et latins, la promotion des langues classiques, la diffusion des savoirs grâce à l’imprimerie, et une vision universaliste et progressiste de l’éducation laïque, par opposition à l’enseignement traditionnel jugé dogmatique, punitif et incapable d’évolution.
Porté par des figures alsaciennes historiques telles que Beatus Rhenanus, Sébastien Brant ou Jean Sturm (voir ci-dessous), ce courant prône la formation de l’esprit critique, la tolérance et le dialogue entre cultures. Plus qu’un simple mouvement littéraire, il a façonné une identité ouverte et transfrontalière, où la connaissance et la coopération sont perçues comme des valeurs fondamentales.
Grands penseurs et figures alsaciennes : quelques repères
Parmi les figures majeures de l’humanisme rhénan, citons Beatus Rhenanus (1485‑1547), philologue et éditeur, collaborateur et ami d’Érasme. Il lègue à sa mort sa bibliothèque à sa ville natale de Sélestat, qui reste aujourd’hui encore une référence pour l’étude de la Renaissance dans l’espace rhénan. À Strasbourg et Bâle, il fréquente les grands imprimeurs et humanistes de son temps, contribuant à l’essor d’une « République des lettres » ouverte et transnationale.
À ses côtés, citons Sébastien Brant, auteur de La Nef des fous, le prédicateur Geiler de Kaysersberg, le pédagogue Jacques Wimpfeling, ou encore Jean Sturm, réformateur de l’éducation strasbourgeoise au XVIᵉ siècle. Leur action, conjuguée à l’essor de l’imprimerie dans le Rhin supérieur, a façonné un territoire où savoir, langues et dialogue sont des biens communs.
Cette philosophie humaniste ruisselle jusqu’à l’époque contemporaine avec des grands penseurs alsaciens comme Albert Schweitzer (1875‑1965), théologien, philosophe, médecin et prix Nobel de la paix, parfois qualifié de précurseur de l’action humanitaire ou de l’écologie. La notion de respect de la vie et l’indignation devant la souffrance sont au cœur de sa démarche et de son œuvre.
Ces noms, parmi d’autres, témoignent d’une véritable continuité intellectuelle au fil de l’Histoire: l’Alsace pense, débat, imprime, voyage, et relie. Cette tradition nourrit aujourd’hui une bienveillance concrète et un pragmatisme accueillant, visibles dans l’ouverture linguistique et culturelle, l’attachement au bilinguisme et l’habitude de l’Alsace de travailler étroitement avec ses voisins.

Un régime spécifique des cultes et des associations
Pour comprendre cette partie complexe de l’histoire alsacienne, remontons jusqu’en 1801. L’Alsace est alors française, et Napoléon Bonaparte conclut avec le pape Pie VII un « traité de concordat » régulant les relations entre la France et l’église catholique. L’année suivante, en 1802, est instauré le « régime concordataire français » qui étend ces dispositions aux cultes protestants (calviniste et luthérien) et israélite.
En 1871, l’Alsace et la Moselle sont annexées par l’Empire allemand. Elles y obtiennent toutefois un statut particulier, avec le maintien de la majorité des règles locales existantes, dont le régime concordataire français. C’est à cette période également que le Vendredi Saint et la Saint-Etienne (26 décembre) deviennent fériés, pour harmoniser le calendrier local avec le cadre législatif et économique de l’Empire allemand. Ils le resteront jusqu’aujourd’hui.
En 1905, la France vote la loi sur la séparation des Églises et de l’État, qui abroge définitivement le régime concordataire français. Les départements du Bas‑Rhin, du Haut‑Rhin et de la Moselle étant alors toujours annexés par l’Empire allemand, la loi n’y a pas pris effet.
Au retour à la France en 1918‑1919, les pouvoirs publics ont choisi de maintenir certaines règles locales, dont l’ancien régime concordataire et les jours fériés hérités de l’Empire allemand, donnant naissance au régime actuel encore connu sous le nom de « Concordat d’Alsace-Moselle ».
Les quatre cultes concernés initialement par le régime concordataire français sont ainsi toujours reconnus : l’État français en nomme certains responsables et rémunère les ministres du culte. Ce régime local des cultes ne signifie pas « dérogation à la laïcité », mais modalité particulière : il structure les relations entre les pouvoirs publics et les institutions religieuses reconnues, sous tutelle de l’État, et avec des établissements publics de culte dotés d’une personnalité juridique.
De la même manière, et pour les mêmes raisons, les associations alsaciennes sont régies par le code civil local, et non par la loi de 1901 en vigueur dans le reste du pays. Elles bénéficient ainsi d’une pleine capacité juridique et de règles spécifiques, qui s’inscrivent dans une culture vécue du « faire ensemble ».
Une ouverture remarquable aux autres cultures
Au cœur de l’Europe, l’Alsace vit son ouverture au quotidien : Strasbourg accueille le Parlement européen et le Conseil de l’Europe, et a adopté une stratégie internationale et transfrontalière pour valoriser la démocratie, les droits humains et le bilinguisme, au service direct des habitants.
La Collectivité européenne d’Alsace porte un schéma de coopération transfrontalière et un fonds dédié, avec une ambition clairement affichée : faire du Rhin supérieur une vitrine internationale caractérisée par une haute qualité de vie, en traitant ensemble des enjeux qui ne s’arrêtent pas aux frontières (climat, mobilité, santé, culture…).
Sur le terrain, les Eurodistricts relient collectivités et habitants des deux côtés du Rhin, afin de fluidifier les mobilités, mutualiser des données et soutenir des projets scolaires, culturels, touristiques ou sanitaires : autant de pratiques interculturelles concrètes.
À l’échelle régionale, la Direction des Affaires Culturelles agit comme laboratoire de coopération culturelle transfrontalière, en lien avec les Länder allemands et les cantons suisses, via des instances dédiées (Forum Culture du Rhin supérieur, Espace culturel de la Grande Région…) et des financements INTERREG (programme européen de coopération transfrontalière).
Enfin, l’écosystème universitaire alsacien s’intègre pleinement dans la notion de partage du savoir avec plusieurs réseaux multinationaux comme EUCOR, un groupement trinational de cinq universités du Rhin supérieur, et KTUR², une structure trinationale de transfert de technologie entre la recherche publique et les entreprises.

En conclusion
L’Alsace n’oppose pas laïcité et tradition, droit et humanisme : elle les coconstruit. Le statut particulier du territoire, issu d’une histoire complexe et européenne, coexiste avec une pratique exigeante de la neutralité publique et une ouverture transfrontalière quotidienne. De Beatus Rhenanus à Albert Schweitzer, du livre imprimé aux institutions européennes, l’Alsace vit la co‑construction et l’attention à autrui comme des évidences.
Ce sont ces évidences qui, aujourd’hui, fondent une qualité de vie largement reconnue et une philosophie de vie empreinte de dialogue, de responsabilité et de curiosité envers les autres cultures.